Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme au Burundi, Fortuné Gaetan Zongo, dresse un tableau préoccupant de la situation dans le pays à moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027. Exécutions sommaires ou extrajudiciaires, disparitions forcées, torture, arrestations arbitraires, fermeture de l’espace politique, pauvreté et pressions sur les réfugiés figurent parmi les principaux sujets d’inquiétude relevés dans son nouveau rapport. (Le Mandat)
Fortuné Gaetan Zongo affirme rester « vivement préoccupé » par les informations faisant état d’exécutions sommaires ou extrajudiciaires, de disparitions forcées, de torture et de mauvais traitements. Son rapport sera au centre du dialogue interactif sur le Burundi prévu le 18 septembre 2026 au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Fortuné Gaetan Zongo y présentera ses conclusions et recommandations. Il cite notamment les données les données de la Ligue burundaise des droits de l’homme ITEKA, qui recense au moins 402 personnes tuées en 2025, dont plus de 110 exécutions sommaires ou extrajudiciaires attribuées aux Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD au pouvoir.
Pour les six premiers mois de 2026, ITEKA fait état de 182 personnes tuées. L’organisation rapporte également 55 disparitions forcées en 2025 et 25 autres au cours du premier semestre 2026.
Le Rapporteur spécial attire parallèlement l’attention sur la situation sécuritaire aux frontières avec la République démocratique du Congo. Il relève que ces zones sont marquées par la circulation d’armes et de combattants, notamment ceux du Mouvement du 23 mars (M23) et de la Résistance pour un État de droit au Burundi (RED-Tabara).
À cette fragilité sécuritaire s’ajoute un risque sanitaire. Le rapport signale que l’épidémie de maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo constitue une menace pour le Burundi, qu’il décrit comme structurellement vulnérable aux épidémies en raison de la faiblesse de ses infrastructures sanitaires et de ses autres services publics.
Corps non identifiés : un mécanisme d’exhumation et de conservation des preuves demandé
Le Rapporteur relève que des corps non identifiés continuent d’être découverts, souvent ligotés, mutilés ou jetés dans des cours d’eau. Des informations font également état d’inhumations clandestines dans des fosses communes. Les informations examinées mettent principalement en cause des agents du Service national de renseignement, des policiers et des Imbonerakure.
Fortuné Gaetan Zongo recommande la création d’un mécanisme indépendant d’exhumation, d’identification et de conservation des preuves, afin notamment de préserver les éléments nécessaires à de futurs processus de justice et de vérité.
Torture : des centres de détention non officiels mis en cause
Le Rapporteur spécial rapporte que la torture serait utilisée comme moyen de répression politique et d’extorsion, notamment lors d’interrogatoires menés par des agents du Service national de renseignement dans des centres de détention non officiels.
Il s’inquiète d’un déni persistant de ces pratiques par les autorités et estime que la crainte de représailles dissuade certaines victimes, des professionnels de santé et des avocats de qualifier certaines blessures comme résultant d’actes de torture.
Détentions arbitraires : l’ONU demande un registre centralisé
L’Association burundaise pour la protection des droits humains et des personnes détenues (APRODH) a recensé 245 arrestations arbitraires suivies de détentions illégales entre juillet et décembre 2025, visant principalement des membres présumés de l’opposition, des journalistes et des défenseurs des droits humains.
L’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture au Burundi (ACAT-Burundi) et la Fédération internationale de l’action des chrétiens pour l’abolition de la torture (FIACAT) font également état de traitements inhumains, de transferts illégaux qui auraient été ordonnés par le Service national de renseignement et de réincarcérations injustifiées dans les prisons de Mpimba, Gitega, Ngozi, Rumonge, Ruyigi et Muramvya.
ITEKA recense pour sa part 217 victimes d’arrestations et de détentions arbitraires en 2025, auxquelles s’ajoutent 15 nouveaux cas au premier semestre 2026.
Face aux détentions au secret et à l’existence alléguée de lieux de détention non officiels, Fortuné Gaetan Zongo recommande l’établissement d’un registre centralisé, actualisé et accessible des personnes privées de liberté, précisant notamment le lieu de détention, son fondement juridique, l’autorité responsable et l’état de santé du détenu. Il demande également la fermeture immédiate de tous les lieux de détention non officiels.
Le Rapporteur décrit par ailleurs un système judiciaire confronté à de graves problèmes d’indépendance et d’impartialité. Il affirme que des personnes acquittées restent en détention, que certaines détentions préventives sont prolongées arbitrairement et que des magistrats subissent des pressions.
Les prisons burundaises, conçues pour environ 4 000 détenus, en accueillent plusieurs fois ce nombre. Le Rapporteur estime que l’engagement pris par le Burundi dans le cadre de l’initiative « Droits humains 75 », visant notamment à désengorger les prisons avant le 1er décembre 2025, n’a pas été respecté.
Il réclame donc la libération immédiate des personnes acquittées, de celles ayant déjà purgé leur peine, de celles détenues au-delà des délais légaux et des personnes incarcérées pour des infractions mineures non violentes. Il recommande également des mesures alternatives à la détention préventive.
CNIDH et CVR sous pression
Le Rapporteur spécial estime que la Commission nationale indépendante des droits de l’homme, CNIDH, et la Commission Vérité et Réconciliation, CVR, continuent de subir de « graves ingérences et pressions politiques », affectant leur indépendance, leur impartialité, leur transparence et leur crédibilité.
Fortuné Gaetan Zongo recommande de réformer les procédures de nomination des membres des deux institutions.
Pour la CNIDH, il demande en outre à l’Alliance mondiale des institutions nationales des droits de l’homme de procéder à un examen spécial de son statut afin d’évaluer sa conformité aux Principes de Paris.
Concernant la CVR, il demande que son mandat, sa composition et son fonctionnement soient conformes à l’esprit de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation.
Présidentielle de 2027 : réviser le Code électoral et renforcer l’indépendance de la CENI
Pour Fortuné Gaetan Zongo, les législatives de 2025, à l’issue desquelles le CNDD-FDD a remporté la totalité des sièges de l’Assemblée nationale, constituent déjà un signal inquiétant. Il évoque également l’éviction d’Agathon Rwasa de la direction du CNL et son exclusion de la compétition politique, ainsi que les obstacles introduits par le Code électoral de 2024. Les frais exigés d’un candidat à la présidentielle du 3 mai 2027 ont été portés à 100 millions de francs burundais, tandis qu’un délai de deux ans s’impose aux personnes ayant quitté un parti avant une candidature indépendante.
Le Rapporteur recommande donc de réviser les dispositions restrictives du Code électoral, de garantir l’indépendance de la CENI, la protection des partis d’opposition, l’accès équitable aux médias et la liberté de réunion pacifique.
Le 8 mai 2026, cinq partis ont annoncé leur retrait des réunions de la CENI, une décision qui traduit, selon lui, une défiance particulièrement préoccupante envers l’impartialité du processus.
Le rapport cite également une analyse de la Fondation Kofi Annan qui place le Burundi sous « surveillance maximale » et estime à plus de 98 % la probabilité de violences liées au cycle électoral 2025-2027.
Les restrictions touchent aussi les médias. Malgré une progression de six places dans le classement 2026 de Reporters sans frontières, le Rapporteur fait état de surveillance, d’autocensure et de restrictions dans la couverture de certains sujets.
Il recommande ainsi de rouvrir l’espace civique et médiatique avant la période préélectorale de 2027 et appelle la communauté internationale à soutenir une observation électorale et un suivi post-électoral indépendants.
Le Rapporteur demande la démobilisation des Imbonerakure impliqués dans la sécurité
Fortuné Gaetan Zongo demande aux autorités de « démilitariser et démobiliser » les Imbonerakure impliqués dans des fonctions de sécurité ou de répression. Le Rapporteur estime que leur montée en puissance les rend désormais assimilables, dans certaines de leurs activités, à une organisation paramilitaire.
Il recommande de leur interdire les activités de surveillance, d’intimidation et de contrôle de la population et de poursuivre ceux qui seraient impliqués dans des violations.
Le rapport évoque également le recrutement ou la mobilisation d’enfants dans des établissements scolaires et lors de rassemblements du CNDD-FDD. Certains auraient été utilisés pour la surveillance, le renseignement, l’intimidation et, dans certains cas, la violence physique.
Le Rapporteur demande donc d’identifier, démobiliser et réintégrer tout enfant associé à des structures politiques ou sécuritaires, y compris les Imbonerakure, et de maintenir les écoles à l’écart de ces activités.
Concernant les femmes et les filles, le rapport cite plus de 200 violations graves documentées entre décembre 2024 et octobre 2025 par le Mouvement des femmes et des filles pour la paix et la sécurité au Burundi et l’Organisation mondiale contre la torture, dont plus de 70 % relevaient de violences fondées sur le genre.
Fortuné Gaetan Zongo recommande des mécanismes de signalement confidentiels, l’accès aux soins médicaux et psychosociaux, l’assistance juridique et des enquêtes effectives.
Pauvreté, alimentation et santé : protéger les dépenses sociales prioritaires
Le rapport estime que 75,1 % de la population burundaise vit dans une situation de pauvreté multidimensionnelle, soit environ 9,4 millions de personnes vivant sous le seuil de trois dollars par jour. Environ 1,8 million de personnes se trouvaient en situation de crise alimentaire entre octobre et décembre 2025, tandis que 56 % des enfants de moins de cinq ans présentent un retard de croissance.
Le Rapporteur relève également la faiblesse des infrastructures sanitaires et la pénurie de personnel, dans un contexte aggravé par l’arrivée de réfugiés congolais et la recrudescence du choléra.
Il recommande au gouvernement de protéger les dépenses prioritaires consacrées à la santé, à l’éducation, à l’eau, à l’assainissement et à la sécurité alimentaire, en ciblant particulièrement les groupes vulnérables.
Fortuné Gaetan Zongo reconnaît par ailleurs l’importance de la Vision « Burundi, pays émergent en 2040 et pays développé en 2060 », mais critique certaines méthodes employées dans sa mise en œuvre. Il évoque notamment les obligations de pavage imposées à certains habitants, assorties d’amendes pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers de francs burundais et, dans la province de Buhumuza, de menaces d’emprisonnement.
Le Rapporteur recommande de suspendre les sanctions disproportionnées et de prévoir des exemptions pour les ménages vulnérables.
Rapatriements depuis la Tanzanie : suspendre les objectifs chiffrés en l’absence de garanties
Plus de 28 000 réfugiés burundais ont été rapatriés de Tanzanie durant les deux premiers mois de 2026, portant à plus de 180 000 le nombre de retours depuis l’accord initial de 2017.
Début mai 2026, les autorités tanzaniennes ont procédé à la fermeture définitive du camp de Nduta, dans un contexte d’accélération des rapatriements.
Si le HCR qualifie formellement ces retours de volontaires, le Rapporteur rapporte des informations faisant état de pressions, de démolitions d’abris, de restrictions de mouvement, de fermetures de services ainsi que d’allégations de torture, d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées.
Il attire particulièrement l’attention sur environ 17 000 réfugiés burundais qui déclarent ne pas pouvoir rentrer en raison de risques sécuritaires ou de craintes de persécution politique. Parmi eux figurent des membres de partis d’opposition, d’anciens militaires et des défenseurs des droits de l’homme.
Pour Fortuné Gaetan Zongo, la situation actuelle au Burundi ne permet pas de conclure que les conditions d’un retour volontaire, sûr et digne sont réunies pour ces personnes.
Le Rapporteur spécial recommande une vérification individuelle préalable du consentement de chaque réfugié et la suspension de tout objectif chiffré de rapatriement susceptible d’exercer une pression.
Il demande également la création d’un mécanisme indépendant de suivi des rapatriés pendant au moins douze mois, afin de détecter d’éventuelles représailles, arrestations, disparitions ou privations de biens.
Il appelle en outre les bailleurs à répondre à l’appel du HCR, qui évalue à 82 millions de dollars les financements additionnels nécessaires pour garantir une assistance adéquate aux réfugiés et rapatriés et éviter que le manque d’aide ne devienne lui-même un facteur de retour contraint.
Un dialogue international de haut niveau avant 2027
Face à ce qu’il décrit comme une impunité structurelle, Fortuné Gaetan Zongo demande à la communauté internationale, à l’Union africaine, à la Communauté de l’Afrique de l’Est, à l’Union européenne et aux partenaires bilatéraux de renforcer leurs efforts.
Il recommande notamment un suivi de la saisine de la Cour pénale internationale, un soutien aux mécanismes de documentation et de conservation des preuves ainsi qu’un appui financier et politique à la société civile burundaise.
Il demande enfin au Conseil des droits de l’homme d’exhorter le Burundi à coopérer pleinement avec les mécanismes internationaux, à autoriser la réouverture du bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et à organiser avant 2027 un dialogue de haut niveau sur les droits de l’homme au Burundi incluant la société civile.
